23/05/2026: Vote électronique et participation
Quand la machine éloigne l’électeur de l’urne
Depuis plus de 20 ans, j’avais le sentiment que le vote électronique avait une influence négative sur la participation. Par participation, je veux dire le nombre de votes valables par rapport au nombre d’électeurs appelés à voter.
Ce sentiment, je l’ai acquis par la réflexion, par des évidences anecdotiques, des intuitions, et une analyse absolument pas scientifique des chiffres officiels.
Mon impression était que lors de l’introduction du vote électronique, une certaine curiosité pour cette nouveauté pouvait pousser les gens à venir voter, avec un petit effet positif sur la participation. Sauf qu’en tant qu’assesseur dans un bureau de vote électronique, j’ai vu le désarroi de certains électeurs incapables d’exprimer leur vote et qui appelaient à l’aide pour voter. Des personnes âgées, des personnes ne maîtrisant pas la langue… Devoir demander de l’aide, ou rester coincé dans l’isoloir pendant 10 minutes, devait être une expérience traumatisante, humiliante, et qui pourrait les influencer à ne pas vouloir réitérer l’expérience. Mais comment le prouver ?
J’avais remarqué que de nombreuses personnes n’étant pas venues voter habitaient à la même adresse postale. J’avais exprimé mon incompréhension, lorsqu’un autre membre du bureau m’a simplement indiqué que c’était une maison de soins pour personnes âgées. Et malgré la faible distance, peu s’étaient déplacés.
J’avais aussi regardé les chiffres de participation de manière absolument non scientifique dans notre article publié sur le sujet.
Mais que disent les recherches scientifiques sur ce sujet… mon intuition était-elle la bonne ?
Plusieurs études universitaires se sont depuis penchées sur l’impact de l’ordinateur de vote sur le comportement électoral, et leurs conclusions sont éclairantes. On peut citer les travaux du politologue Régis Dandoy sur les élections belges (1994-2012) [1], l’analyse spatiale d’Yves Dejaeghere et Bram Vanhoutte sur toute la Belgique [2], ou encore l’étude de Johan Ackaert, Bram Wauters et Dries Verlet focalisée sur la Flandre [3].
L’intuition confirmée : la machine fait fuir l’électeur, et le temps n’y change rien
La science donne raison à nos observations de terrain : l’utilisation du vote électronique fait significativement baisser la participation électorale. Le politologue Régis Dandoy a prouvé que dans les communes wallonnes, l’ordinateur de vote entraînait une baisse systématique de la participation. Ses analyses, portant tant sur les scrutins locaux que sur les élections fédérales entre 1995 et 2019, sont sans appel : en comparant les provinces de Liège (votant en grande partie électroniquement) et du Limbourg (où la moitié vote sur papier), la baisse de participation liée à la machine va de 1,46% à 2,79% [4]. Dans un pays où le vote est obligatoire et où les chiffres sont traditionnellement très stables, un écart de plus de 2% est un phénomène massif. Dejaeghere et Vanhoutte confirment eux aussi que l’informatique électorale est l’une des principales influences négatives sur la présence aux urnes [5].
Mais la découverte la plus interpellante de Dandoy (2021) balaie l’idée selon laquelle il suffirait d’attendre que la population s’habitue aux nouvelles technologies. En effet, l’étude constate que l’impact négatif du vote électronique ne diminue absolument pas avec le temps, malgré la familiarisation croissante des électeurs avec l’informatique et l’amélioration globale de leurs compétences numériques [6]. Même au fil des années, l’électeur reste méfiant ou mal à l’aise face à l’écran. L’effet de curiosité des débuts s’est vite estompé, et la machine s’est durablement installée comme une barrière invisible entre l’isoloir et le citoyen.
L’intuition infirmée : le mirage des votes blancs et nuls
Dans notre analyse des communales de 2006, nous avions relevé un taux élevé de votes blancs et nuls dans les communes votant électroniquement en Wallonie (particulièrement dans les cantons germanophones). Nous en avions déduit que la machine générait davantage de votes invalides. Sur ce point précis, la rigueur des modèles statistiques infirme notre analyse de l’époque : globalement, le vote électronique fait baisser les votes blancs et nuls.
La raison est doublement interpellante. Premièrement, la machine empêche techniquement d’émettre un bulletin nul (ratures, dessins, votes multiples). Deuxièmement, les chercheurs déduisent que l’électeur désabusé ou en colère, qui aurait fait l’effort de se déplacer pour exprimer un vote nul sur papier, décide tout simplement de rester chez lui face à un ordinateur. L’impossibilité de voter nul se transforme donc mécaniquement en un accroissement de l’abstention pure et simple !
Il y a toutefois une exception : en Flandre, Ackaert et ses collègues ont constaté que l’ordinateur a pu y augmenter les votes blancs. La raison est purement ergonomique : le bouton "Vote blanc" y est présenté sur l’écran avec la même mise en page que les partis, agissant comme une incitation visuelle qui banalise ce choix, contrairement au vote papier où la démarche est plus implicite.
En conclusion : un recul démocratique inacceptable
La littérature scientifique est claire : face à la complexité d’un écran, la fameuse fracture numérique écarte les citoyens les plus fragiles (les moins éduqués, les plus âgés, les personnes n’ayant pas d’aisance avec l’outil informatique). L’ordinateur de vote dans l’isoloir n’est définitivement pas une solution pour augmenter la participation, bien au contraire.
Si l’on rajoute à cette désaffection psychologique les pannes récurrentes, les files d’attente interminables aux moindres problèmes de démarrage, les disquettes défectueuses, ou encore le fameux "bug" de 2014 qui a littéralement fait évaporer le vote de 2250 électeurs [Historique du vote automatisé en Belgique de 1991 à 2024], on comprend aisément que l’expérience électorale se transforme en un parcours humiliant et excluant.
Dans ce contexte, le récent projet du gouvernement wallon de vouloir réintroduire le vote électronique en Wallonie, alors qu’il avait été abandonné à la satisfaction générale, relève de l’aveuglement. Ce retour vers le passé, dont le coût sera assumé par le contribuable dans une opacité troublante, aura pour conséquence certaine de faire reculer la participation. C’est l’antithèse absolue de l’inclusion et de l’égalité citoyenne que le vote obligatoire est supposé garantir. La démocratie mérite mieux qu’un écran froid et privatif ; elle mérite la transparence, la simplicité et l’inclusivité du papier et du crayon.
[1] Régis Dandoy, An analysis of electronic voting in Belgium: Do voters behave differently when facing a machine?
[2] Yves Dejaeghere et Bram Vanhoutte, Virtuous villages and sinful cities? A spatial analysis into the effects of community characteristics on turnout and blank/invalid voting in local elections in Belgium 2006–2012, Acta Politica, 2015.
[3] Johan Ackaert, Bram Wauters et Dries Verlet, Turnout at local elections: The relevance of contextual variables, Politicologenetmaal, Amsterdam, 2011.
[4] Régis Dandoy, An analysis of electronic voting in Belgium: Do voters behave differently when facing a machine?
[5] Yves Dejaeghere et Bram Vanhoutte, op. cit.
[6] Régis Dandoy (2021), An Analysis of Electronic Voting in Belgium. Belgian Exceptionalism, 44–58.

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