02/04/2026: Le vote électronique version « Rocket Science »
À l’heure où l’on envoie des humains faire un tour jusqu’à la Lune, pourquoi n’arrive-t-on pas à produire des ordinateurs de vote sans bug ? Et pourquoi, même s’ils étaient parfaits, resteraient-ils inacceptables pour notre démocratie ?
Alors que les yeux du monde sont rivés sur la capsule Orion et l’équipage d’Artemis II, qui frôlent actuellement la surface lunaire avec une précision millimétrique, la Belgique semble toujours coincée dans une zone de turbulences numériques dès qu’il s’agit de glisser un bulletin dans une urne.
La loi électorale est complexe, mais compter des votes devrait être assez simple pour des ordinateurs : ce n’est pas de la « Rocket Science ». Pourtant, la comparaison avec le spatial révèle une vérité cinglante : si la NASA gérait ses systèmes de vol avec la même légèreté avec laquelle les autorités responsables traitent nos votes, Artemis II n’aurait jamais quitté l’aire de lancement.
La fenêtre de tir : On ne « reboote » pas la démocratie
Dans le spatial, chaque seconde de la mission a été répétée pendant des années par les astronautes et les équipes au sol. Ils disposent de procédures pour chaque scénario de secours, testées en simulateur. Si un capteur oscille à dix secondes du décollage, on interrompt le compte à rebours. On sécurise. On reporte.
En politique, la « fenêtre de lancement » est gravée dans le marbre. Le jour de l’élection, la fusée doit partir, que les logiciels soient débuggués ou non. Cette rigidité transforme chaque bug en catastrophe. Contrairement à une mission spatiale que l’on peut annuler, on n’annule pas une élection nationale sans plonger le pays dans une crise d’État.
Pourtant, on transforme des millions de citoyens en « bêta-testeurs » d’un jour. On attend d’utilisateurs parfois en difficulté avec le numérique qu’ils maîtrisent un système critique en quelques secondes, sous le contrôle d’assesseurs dont seul le président et son secrétaire ont reçu une brève formation. C’est un cauchemar de gestion de projet : la réussite repose sur des milliers de personnes non préparées à une interface qu’ils ne voient qu’une fois tous les cinq ans.
Le passager clandestin : Le retour du rayon cosmique
Il y a 23 ans, à Schaerbeek (2003), une candidate recevait soudainement deux puissance douze voix de préférence (soit 4096) « tombées du ciel ». L’explication ? Une inversion spontanée et aléatoire d’une position binaire provoquée par un rayon cosmique ayant traversé la mémoire vive d’un ordinateur de vote.
Dans une capsule spatiale, ce genre d’incident est anticipé par du matériel durci ou de la mémoire de type ECC. En Belgique, faute de budget, on a préféré un « patch » logiciel : on a réduit la fenêtre de temps où les compteurs restent en mémoire en ne calculant le total qu’à la clôture. On a déplacé le problème, on ne l’a pas résolu. On espère juste que la particule ne frappera pas au mauvais moment.
L’illusion du code parfait : Pourquoi la NASA ne suffit pas
Supposons l’impossible : que l’État investisse des milliards pour que ses logiciels de vote atteignent les normes de sécurité de la NASA. Serions-nous sauvés ? Absolument pas.
La différence fondamentale réside dans le secret du vote.
- Dans une fusée : La télémétrie doit être totale. Chaque bit doit être traçable pour garantir la sécurité.
- Dans une élection : On doit rompre la traçabilité pour garantir l’anonymat.
C’est là que le numérique échoue mathématiquement : on ne peut pas prouver l’intégrité d’un vote électronique sans briser le secret, ou sans faire une confiance aveugle à la machine. Les vendeurs de machines promettent de la "transparence" via des tickets papier (VVPAT), mais ce n’est qu’un intermédiaire technique de plus entre l’électeur et son suffrage. Vouloir concilier informatique et secret du vote est une mission impossible (voir notre article : Le secret du vote face à la machine).
Une litanie de crashs : 25 ans de débris électoraux
Depuis l’an 2000, la Belgique collectionne les incidents. Ce n’est pas une question de malchance, c’est une erreur de trajectoire systémique :
- 2000 (Jurbise) : Scores identiques pour presque toutes les listes. Élection annulée.
- 2004 (Anvers) : Une disquette défectueuse manque de faire perdre des milliers de voix.
- 2006 (Liège) : Désaccord entre sous-totaux et totalisation. Panique sur les clés de décryptage.
- 2014 (Schaerbeek et ailleurs) : Des milliers de votes d’électeurs s’évaporent des radars.
- 2019 (Saint-Josse) : 885 bulletins scannés, 58 votes réellement comptabilisés.
- 2024 (ADELE & MARTINE) : Divergence entre le comptage des électeurs et les résultats remontés.
Nous en sommes à la deuxième génération de machines et les échecs persistent. Pourquoi une troisième génération résoudrait-elle les problèmes sans en rajouter ? Changer la carlingue ne sert à rien si le moteur logiciel est défaillant par conception.
Une Belgique à deux vitesses : de l’espace à l’urne
L’ironie est totale. La Belgique regorge d’experts qui participent aux programmes de l’ESA. Pourquoi le logiciel de vote est-il si loin de ces standards ? Ce n’est pas une question de compétence, mais de philosophie. Les appels d’offres privilégient le « moins-disant ». On commande un logiciel de gestion de stock là où il faudrait une architecture de mission critique.
Mais surtout, l’opacité du système facilite la déstabilisation. Si un citoyen doute du résultat parce qu’il ne peut pas le vérifier par lui-même, c’est toute la structure démocratique qui perd sa pressurisation.
Conclusion : Gardons les pieds sur terre
Le vote électronique n’est pas de la « Rocket Science », c’est une impasse logique. En voulant automatiser la démocratie, on oublie que la confiance ne se délègue pas à un algorithme.
Maintenir ce système, c’est envoyer la démocratie dans une zone de turbulences sans bouclier. Pour PourEVA, le constat est sans appel : pour garantir la sécurité et la confiance, il faut garder les pieds sur terre et revenir au plancher des vaches. Le vote papier n’est pas un retour en arrière, c’est la seule base stable sur laquelle une démocratie peut s’appuyer.
La démocratie mérite mieux qu’un "patch" logiciel. Elle mérite la clarté du papier.

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